Une enquête et un livre nous éclairent sur le « burn-out » contemporain. Plus précisément celui des femmes en général et tout particulièrement des femmes médecins. Quelques éléments en vue d’une réflexion.
L’affaire vient d’être évoquée dans les colonnes du Quotidien du médecin sous la signature de Anne Bayle-Iniguez. En écho le livre sort de l’imprimerie Jouve, 1 rue du Docteur Sauvé, Mayenne. C’est un petit bijou signé de Pascal Chabot, philosophe. Il est édité par les Presses Universitaires de France et titré « Global burn-out ». C’est un bréviaire pour notre temps et une lecture que les médecins méritent.
L’enquête tout d’abord. Elle a été présentée lors des 4e « Assises de la Femme, médecin libéral » organisées il y a quelques jours à Paris. C’est là une enquête de l’URPS médecins libéraux de la région Centre. Elle met en lumière le risque (ressenti comme tel) d’épuisement professionnel de nombreux médecins de premier recours, notamment les femmes exerçant en milieu rural. Plus d’un tiers d’entre eux sont en quête d’aide et de prévention.
« Durant l’automne dernier 411 médecins généralistes en exercice de la région Centre – soit 20 % des 2 086 praticiens de cette spécialité interrogés – ont consacré quelques précieuses minutes à un questionnaire sur l’amélioration des conditions d’exercice en libéral. Un taux de réponse élevé, révélateur de l’intérêt des médecins pour ce sujet et de leurs attentes » peut-on lire dans Le Quotidien du médecin. Après avoir décliné identité et mode d’exercice, le médecin était invité à hiérarchiser les items suivants par degré d’importance : « prévention de l’épuisement professionnel », « s’adapter aux nouveaux modes d’exercice », « intégrer les nouveaux outils informatiques », « prévention et gestion de l’erreur médicale », « améliorer l’organisation du cabinet médical », « s’adapter aux nouveaux comportements des patients », « faire le point sur sa propre protection sociale » ou encore « relations avec les caisses primaires ». Une lettre conjointe précise que, selon les choix, « des réunions départementales entre pairs ou avec experts pourront être organisées afin d’améliorer la gestion de “nos petites entreprises qui connaissent la crise” ».
« Les résultats sont sans équivoque : 35,5 % des généralistes citent « la prévention de l’épuisement professionnel » en priorité des priorités, traduction d’une vraie souffrance, résume Le Quotidien. Dans une moindre mesure, ils sont 15,8 % à privilégier la réorganisation de leur cabinet médical, et 12 % à vouloir s’adapter aux nouveaux modes d’exercice. Les autres suggestions ne dépassent pas la barre des 10 %. À la question « êtes-vous intéressé(e) par des réunions départementales organisées par l’URPS sur le ou les thèmes choisis ? », trois quarts des médecins répondent par l’affirmative. Une nouvelle fois, un chiffre élevé quand on sait le peu de temps libre dont disposent les libéraux, au regard notamment de la démographie. Avec une densité moyenne de 242 médecins pour 100 000 habitants, la région Centre occupe le deuxième rang des régions les moins dotées médicalement, après la Picardie. »
Toujours Le Quotidien :
Qui sont ces généralistes qui affirment un besoin de prévention de l’épuisement ? « Majoritairement des femmes de moins de 50 ans qui exercent en milieu rural, détaille le Dr Parvine Bardon, gynécologue à Orléans, une des élues de l’URPS à l’initiative de l’étude. Pour celles qui travaillent en Beauce ou en Sologne, l’informatique et les formations existantes ne suffisent pas à briser l’isolement. Elles ont besoin d’échanges confraternels, d’une écoute loin de tout jugement, en petits groupes ». L’enquête relativise au passage le discours ambiant sur les bienfaits de l’exercice en groupe. « 53 % des médecins interrogés travaillent en cabinet de groupe, en maison de santé pluridisciplinaire ou en pôle de santé, explique le Dr Bardon Pourtant, ils ne sont pas plus heureux que les autres. Ce qu’on nous vend n’est pas la panacée universelle ».
Dans le salon de l’hôtel parisien qui accueille les assises de la « Femme, médecin libéral », l’enquête fait mouche. Les langues se délient, nombre de médecins ont une histoire à raconter. On parle même de « mort brutale », d’« AVC à 40 ans », de « suicide sous le manteau ». « À Versailles, une femme médecin de 47 ans a mis fin à ses jours juste avant Noël », souffle cette généraliste des Yvelines. La cause ?« Surmenage ». Un mot assené comme une évidence. L’URPS médecins du Centre a déjà pris quelques mesures. À Orléans, le Dr Isabelle Sauvegrain, médecin du travail et spécialiste de la prévention de l’épuisement professionnel, animera le 7 février deux ateliers de trois heures en petit comité. Carton plein : 16 médecins âgés de 33 à 61 ans se sont aussitôt inscrits. La moitié de ces médecins sont des femmes. « Ces premières réunions ont valeur de test, indique le Dr Bardon. Nous renouvellerons l’expérience dans trois mois, afin de vérifier l’efficience du dispositif ».
Le trait est grossi pour les besoins de la cause syndicale ? Peut-être. La méthodologie retenue et la faiblesse de l’effectif dans la seule région Centre ne permettent pas de conclure ? Sans doute. Mais combien faudra-t-il attendre pour avoir la certitude que le trait n’a pas été grossi ou aminci, et que les règles de la statistiques sont respectées avec prévention des biais ? Et comment ne pas voir que c’est là une autre manière de dire qu’un courant d’épuisement traverse aujourd’hui de larges pans du corps médical, libéral et hospitalier, qu’il atteint plus largement les soignants ? Comment ne pas observer que d’autres professions sont concernées par ce burn-out et que tout cela ne s’explique pas par des raisons véritablement objectives ?
Comment ne pas noter d’autre part que tout ceci est contemporain de mouvements revendicatifs, de la nostalgie de l’âge d’or de la médecine ? Une nostalgie-mélancolie que ne guérira aucun dépassement-complément d’honoraires de 50% ou plus. Une pathologie amplifiée par l’extension des déserts, la consanguinité croissante avec la puissance publique et l’infantilisation inhérente aux scandales médicaux du Médiator ou des pilules de troisième génération ; des scandales où nombre de prescripteurs n’assument plus leurs prescriptions.
Une page devrait se tourner qui ne se tourne pas. Une page trop lourde, trop grasse, Une page qui épuise. C’est le propos du livre aux pages légères de Pascal Chabot. L’homme enseigne la philosophie à Bruxelles et écrit dans un français d’une limpidité assez rare chez les philosophes. Chabot: « Le syndrome du burn-out n’est pas uniquement un problème individuel. Il apparaît plutôt lie aux questions du progrès, de la technologie et des envies qui parcourent notre ère d’expérimentation. Dans l’air du temps se lisent les signes d’une frénésie étrange, à la fois excitante et inquiétante. Les humains se voient modifiés par leurs outils. Le système imprime sa marque sur leurs mentalités et leurs espoirs. » Et qu’en est-il les médecins dira-t-on ? Et les femmes médecins ? Précisément, on y vient
(A suivre)
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