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Le sida est en perte de vitesse (médiatique)

Service journalistique minimum. Et un constat : le rapport annuel de l’Onusida sur l’état de l’épidémie d’infections par le VIH dans le monde ne fait plus recette dans les médias. Faudrait-il s’en plaindre ?

 Bien évidemment on serait pour un peu naturellement porté à la nostalgie, cette pathologie inventée de toute pièce à la fin du XVIIème siècle sur fond millénaire de mélancolie 1. Une nostalgie de trente ans et des images déjà en noir et en blanc. Trente ans, l’émergence d’une pandémie et les premières tentatives d’une nouvelle forme d’une expression journalistique dans quelques titres de la presse nationale. Les débuts d’une certes modeste mais assez riche aventure. Le traitement journalistique expérimental s’intensifia  alors dans les années 1980 en proportion de l’extension de l’épidémie. Il en explora ou tenta d’explorer ses différentes facettes médicales, sociales, éthiques et politiques. Jusqu’aux premiers sauts conceptuels thérapeutiques du milieu des années 1990.

Tout ensuite rentra dans les clous médiatiques.  L’épidémie progressait certes, les sujets se multipliaient mais les ingrédients initiaux n’étaient plus là. Moins de lancements en une et vitesse de croisière garantie. Avec cette fossilisation, ces marronniers  journalistiques que sont les rapports officiels où les chiffres donnent le pouls du mal. Avec, aussi, la journée annuelle et mondiale éternellement fixée au 1er décembre.

Mandarins sans pieds nus

Un brin de nostalgie trois décennies plus tard ? Peut-être un soupçon ; mais heureusement débarrassé des réunions d’anciens combattants. Les chroniqueurs médicaux qui traitèrent du sida au début de la pandémie œuvrent tous (ou presque) sous d’autres cieux. Les médecins et biologistes pionniers sont tous (ou presque) devenus des mandarins sans pieds nus. Quand ils ne sont pas Prix Nobel 2008 de médecine et de physiologie.

Les suivis biologiques, les thérapies n’ont cessé de progresser là où elles peuvent être mises en œuvre. Partant elles n’intéressent plus guère que les malades et les prescripteurs. Quelques spécialistes évoquent (mais y croient-ils ?) la possibilité d’un monde sans sida. Les médias, eux n’y croient pas. On veut dire par là que ce rêve ne fait pas recette. Pas plus que ne font recette journalistique les petites affaires de coulisse qui agitent les sphères éthérées des institutions onusiennes.

Nostalgie ? Trente ans plus tard le sida vit désormais pour partie au rythme des autres grands fléaux sanitaires infectieux que sont le paludisme, la dengue ou la tuberculose.  Même les caractéristiques sexuelles de sa transmission ne font plus débat et la maladie hier mortelle est devenue une infection au long cours. Il en va de même avec cet autre saut conceptuel que constitue (après le traitement avant les symptômes) l’usage préventif  d’outils antirétroviraux  destinés à la thérapeutique.

Aucune nostalgie donc étant bien entendu que, précisément, ce n’était pas mieux avant, et qu’il n’y a aucune algie au fait de ne pas pouvoir envisager un retour vers le passé. Au contraire. Ce qui n’interdit en rien d’observer ce que peut être en ce mois de novembre 2012 la couverture  journalistique de la publication du rapport de l’Onusida.

“Il faut, on peut”

Mercredi 21 novembre 2012. Quelques paragraphes dans Libération pour qui les inquiétudes onusiennes « se portent sur l’Europe de l’Est » alors que l’« on avait la sinistre habitude de toujours pointer la situation du continent africain ». Ailleurs « les bons résultats s’accumulent »  (700 000 nouvelles contaminations de moins par an qu’en 2001, augmentation de 60% du  nombre de personnes ayant accès aux traitements antirétroviraux pour atteindre les 8 millions, nette réduction des nouvelles infections chez les jeunes). Mais aussi 34 millions de personnes infectées par le VIH dans le monde (dont la moitié ignore qu’elles le sont et qu’elles sont infectantes). « Il faut, et on peut, arriver à zéro nouvelle infection dans les années à venir» déclare Michel Sidibé, directeur exécutif de l’Onusida. Falloir vs pouvoir ? Qui l’entend ?

Quelques paragraphes similaires dans Le Monde et dans La Croix qui précise : « au total, 16,8 milliards de dollars (13,1 milliards d’euros) ont été mis à la disposition de la lutte contre le sida en 2011. À l’horizon 2015, l’Onusida estime qu’il faudrait entre 22 et 24 milliards dollars par an pour enrayer le fléau ».  Quelques lignes dans Les Echos. Un peu moins encore dans Le Parisien/Aujourd’hui en France. Et pour finir, deux phrases extraites d’une dépêche de l’AFP perçues dans un quotidien régional. Une brève titrée : Le sida en perte de vitesse.

C’est fini. Les tambours médiatiques ne rouleront plus désormais comme ils ont pu rouler. Sauf quand apparaîtra le premier vaccin ayant fait la preuve de son innocuité et de son efficacité. Précisément, quand ?

1 Conseillons ici un récent et formidable ouvrage aux confins de la littérature et de la psychiatrie, un trésor de culture doublé de mille et un plaisirs de lecture : Jean Starobinski.  L’encre de la mélancolie. Paris : Editions du Seuil, 2012

 

 

Débit de tabac et/ou salle de shoot

Le gouvernement va augmenter le prix des cigarettes. Il devrait aussi ouvrir des salles d’injections de produits illicites. Le Font national soutient les buralistes. Les fumeurs, comme les héroïnomanes, souffrent. Les soignants soignent. Que fait la presse ?

N.B. Ce billet est suivi de trois questions pratiques qui pourraient être soumises  aux élèves de l’EHESP (comme à ceux qui, dans les écoles de journalisme et de l’administration n’excluent pas de se spécialiser dans le secteur de la « santé »). Il est également suivi du texte d’une chronique signée Pierre Marcelle (aujourd’hui publiée dans Libération) qui (après Le Parisien/Aujourd’hui en France d’hier)  constitue un éclairant symptôme de la pénétration de la problématique tabagique dans l’espace médiatique (on observera la note 1). 

L’heure est grave et les linéaires en deuil. On ne tirera pas le noir rideau, ce deuil sera blanc. En attendant on peut  toujours  aller sur le site http://www.lemondedutabac.com/  pour prendre le pouls du tabagisme.  Et ce pouls nous dit que la pompe centrale bat la chamade. Le gouvernement-dealer  a pris la décision d’augmenter le prix de la drogue-tabac. Les fumeurs-drogués sont résignés. Les revendeurs annoncent leurs manifestations dans les lucarnes étranges et sur papier journal. Les contrebandiers sabrent le champagne millésimé.

Sur la Toile et www.lemondedutabac.com cela donne, ce matin :

« C’est ce jeudi 6 septembre que se déroule la première étape de la montée en puissance revendicative des buralistes français par rapport à  ce que leur Confédération considère comme deux menaces : « 1/ les paquets génériques entraînant à terme la disparition des linéaires ; 2/ les augmentations  de fiscalité déclenchant une nouvelle spirale de hausses des prix ».

« Autant de menaces qui vont conduire à un niveau irréversible de marché parallèle, entre petits trafics et grande contrebande » répète à l’envie le président de la Confédération des buralistes, Pascal Montredon.

Ces menaces sont portées par le projet de directive tabac européenne, soutenue par la ministre de la Santé, Marisol Touraine (voir Lemondedutabac du 31 juillet) qui devrait les inclure dans son plan anti-tabac dont certains médias annoncent la sortie à la fin du mois.

Ce début de montée en puissance revendicative passe par cette journée du 6 septembre : dans un peu plus d’une centaine de villes, des buralistes se réunissent dans la matinée chez un collègue dont les linéaires tabac sont occultés symboliquement par un grand drap blanc. Sont invités pour la circonstance des élus  politiques et des journalistes.

Sachant que plusieurs centaines de buralistes ont annoncé, partout en France, qu’ils se montrent solidaires en répliquant  la même opération d’occultation de leurs linéaires à un moment de la journée.

D’ores et déjà, la Confédération annonce un prolongement à cette journée alors que la directive tabac européenne va entrer en phase de « consultation inter- services » à Bruxelles (voir Lemondedutabac du 30 juillet) : avec, notamment, une grande campagne de sensibilisation des clients du réseau.

Cette journée s’inscrit dans un mouvement à l’ échelle européenne, les détaillants d’un certain nombre de pays de la Communauté ayant mis en place des actions revendicatives de même nature (voir Lemondedutabac du 5 septembre). 

 France 2, RTL, BFM TV, Les Echos, Métro etc.

La fièvre du malade a brutalement augmenté hier 5 septembre avec la Une et le scoop du Parisien/Aujourd’hui en France sur le futur plan anti-tabac. (voir Lemondedutabac du 5 septembre). Et cette fièvre n’est pas retombée.

Grand sujet dans le 20h de France 2 (on y a vu le président de la Confédération couvrir symboliquement, d’un drap blanc, le linéaire d’un buraliste parisien). Passage de Pascal Montredon au journal de Marc-Olivier Fogel sur RTL. Grand sujet, en fin de soirée, sur BFM TV [Jean-Luc Renaud, secrétaire général de la Confédération, a débattu [« à lui seul note www.lemondedutabac.com  avec le professeur Dautzenberg, Jean-Louis Audureau de Droit des Non-fumeurs ainsi qu’avec un addictologue comparant le tabac à la cocaïne …]. L’émission radiophonique symptomatique « On refait le monde » de RTL a effleuré le sujet et démontré une nouvelle que sur certains sujets de santé publique –et celui-ci tout particulièrement – les opinions  des journalistes débatteurs est strictement comparable à celles exprimées dans la totalité des café-tabac de l’Hexagone. La preuve ? Elle est disponible ici même.

« La colère des buralistes fait la Une de  supports aussi différents que Les Échos ou Métro. Avec de nombreux passages dans les journaux matinaux des radios et télévisions (ex : Jean-Jacques Bourdin interviewe Pascal Montredon sur RMC), observe le site spécialisé. Bonnes reprises, aussi, dans la presse quotidienne régionale. Décidément, les paquets génériques, tout comme les hausses de fiscalité, font débat. »

Les deux pages du Parisien/Aujourd’hui en France

Il faut ici revenir sur le scoop et les deux pages du Parisien/Aujourd’hui en France d’hier. On peut voir là un modèle de ce que le journalisme peut faire sur un tel phénomène de santé publique (politique, économique, médical). Sur deux pages titrées « Une nouvelle guerre du tabac se profile à l’horizon ». Tout y est, ou presque : la hausse de 40 centimes au 1er octobre, ce que prépare le gouvernement, l’infographie dur « vingt ans de lois antitabac sur les paquets », les comparaisons avec l’étranger où « la chasse aux cigarettes fait aussi rage », les deux points de vue dissonants (Pr Gérard Dubois, membre de l’Académie de médecine, Thierry Lazaro, député UMP, Nord) et les propos édifiants de cinq lecteurs fumeurs. Jusqu’au « chiffre » : « 0,40 euro », prix moyen de la hausse annoncée du paquet de cigarettes. Un chiffre qui, avec celui de 0,06 euro (prix moyen de la baisse du litre d’essence) laisse penser que la France vit aujourd’hui à l’aune des centimes de sa monnaie.

Deux pages exemplaires qui témoignent de l’évolution du débat-tabac dans l’opinion. Deux pages, toutefois,  qui ne traitent qu’en une ligne d’un sujet essentiel. C’est quand le Pr Gérard Dubois (par ailleurs président d’honneur d’Alliance contre le tabac) déclare au quotidien : « Nous demandons aussi que l’assurance maladie rembourse les traitements d’aide à l’arrêt du tabagisme ». Tout ou presque est dans le « aussi ».  Et cette phrase entre en résonance avec cette autre déclaration rapportée par l’Agence France Presse :

 Questions tronquées, réponses détestables

« Le Front national a apporté mercredi son soutien aux buralistes qui organisent jeudi des actions de protestation contre le projet de paquets de cigarettes uniformes, sans logo ni couleur, et l’obligation de cacher les produits dans les bureaux de tabac. “S’il est important d’avoir une politique de prévention des risques inhérents à la consommation de tabac, et de mettre en place des dispositifs d’aide contre la dépendance, il est maintenant avéré que les mesures prises jusqu’à présent, qu’il s’agisse des ‘’images chocs’’ ou de la hausse des prix, n’ont eu que de très faibles répercussions sur les habitudes des fumeurs”, écrit le secrétaire général du FN, Steeve Briois, dans un communiqué. ‘’Pendant ce temps, les buralistes français sont en train de couler, littéralement plombés par la concurrence de leurs confrères des pays limitrophes chez lesquels se fournissent de toute façon nos compatriotes’’, poursuit-il. “Plutôt que de sacrifier les buralistes pour un résultat insignifiant alors qu’ils sont déjà écrasés fiscalement, il serait plus judicieux de s’attaquer à la consommation des drogues dures dont la prolifération est exponentielle et autrement plus dangereuse, au moment où l’Etat s’apprête à instituer les salles de shoot”, conclut le secrétaire général du FN. »

Sacrifier (les buralistes) ou instituer (des salles de shoot) ? Contrairement à une dangereuse formule devenue malheureusement  célèbre le parti extrémiste ne soulève pas de « bonnes questions » en apportant de « mauvaises réponses ». Il met en lumière les contradictions majeures d’un Etat confronté aux addictions de ses citoyens. Autorisations fiscalisées (et donc encadrées) d’un côté. Prohibition de l’autre. Cette schizophrénie atteint un degré supplémentaire dans l’opinion quand le pouvoir en place enrichit l’arsenal antitabac (sans aider ceux qui souffrent de cette dépendance) et entend aider ceux qui souffrent de dépendances à des substances que le même pouvoir interdit de consommer.

 

Questions qui pourraient être soumises (notamment) aux élèves de l’EHESP :

1 « Autant de menaces qui vont conduire à un niveau irréversible de marché parallèle, entre petits trafics et grande contrebande » répète à l’envie le président de la Confédération des buralistes, Pascal Montredon.

La faute d’orthographe commise par le rédacteur du site www.lemondedutabac.com est-elle selon vous l’expression d’un lapsus?  Vous rappellerez la définition communément admise du « lapsus » et justifierez au mieux votre position.

2 Que pourrait-être le « niveau irréversible » dont parle ici le président de la Confédération des buralistes ? Des critères existent-ils qui permettent de le définir ? Sinon comment les élaborer ?

3 Le président de la Confédération des buralistes a accepté de se rendre à l’invitation que vous lui a adressée l’EHESP. Qui pourrait être également invité (responsables politiques, économiques, juridiques, médicaux, médiatiques etc.) dans le cadre d’un débat contradictoire sur le thème du tabac ? Commencez d’autre part à songer à l’organisation d’un débat plus général centré sur la fiscalisation des dépendances ?

Chronique de Pierre Marcelle (Libération du 7 septembre)

“Le prix du tabac contre la morale civique

 C’était l’autre semaine à la cafèt. Après la pichenette d’augmentation du Smic, le pays, pour bien se convaincre qu’il avait élu un gouvernement de gauche, supputait avec une ardeur sans pareil le nombre de centimes d’euro (un, deux, trois ?) que celui-ci parviendrait à faire cracher aux compagnies pétrolières, afin que soit honorée certaine promesse électorale de blocage, sinon de réduction, du prix des carburants. Cependant qu’en en grillant une, nous – je veux dire le citoyen Jean-Pierre, camarade dans la vie de bureau, et moi-même – évoquions notre appétence pour le tabac et l’augmentation imminente de ses tarifs – 5% ou 6%, soit tout de même une grosse trentaine de centimes par paquet de clopes (1).

Nous ne l’évaluions pas sur un mode mesquinement comptable – nous savons la cherté de nos vices. Nous ne glosions pas non plus à propos de ce fumeux projet de faire pièce à la promotion des marques en les emballant toutes dans un carton le plus neutre et le plus terne possible ; ni de cette vacuité du «Fumer tue», car nous avions depuis longtemps là-dessus épuisé tous nos stocks de blagues. Anticipant certain débat de cornecul sur l’enseignement de la morale (2), nous considérions plus gravement la façon dont «la crise» (terme générique), que d’aucuns font mine de découvrir «d’une gravité exceptionnelle», modifia en profondeur nos comportements les plus banals, les plus quotidiens, et jusque dans les pratiques de notre conviviale tabagie. Jean-Pierre et moi avons ce jour-là mesuré de conserve qu’elles avaient bien changé, et nous avaient bien changés.

C’est tout con, ça part de rien mais ce n’est pas rien. D’où vient donc que, posés à une terrasse de bistrot pour y siroter paisiblement un café, un picon-bière ou un jura de dix ans d’âge, nous ne laissons plus traîner comme jadis, en compagnie d’un livre, d’un journal ou d’une paire de gants, le paquet de tiges qui va bien avec (la lecture et le breuvage) ? D’où vient que, plus vicieusement, presque mécaniquement, désormais, sitôt après en avoir extrait une, nous nous empressons de le remballer fissa au fond d’une fouille ou d’une besace ?

Ce n’est certes pas que nous nous sentions coupables d’étaler une addiction à la vue des passants. C’est que nous prétendons ainsi, et en toute conscience, dissuader la masse considérable de tapeurs potentiels que nous reconnaissons bien, et qui, inévitablement… Jean-Pierre, qui est un marcheur et un bon gars, estime aujourd’hui se délester, dans son quartier de Château-Rouge, de cinq ou six clopes par jour – ce qui, convenons-en, commence à faire un budget. Mais il y a plus grave. Il y a que, par lassitude ou par lâcheté, nous nous sommes déjà surpris, plutôt qu’à refuser l’aumône, à bafouiller le mensonge le plus répandu, le plus convenu, et, en la matière, le plus misérable : «C’était la dernière…» (sans encore oser y ajouter l’hypocrite «désolé» censé le faire avaler), qui ne trompe évidemment personne.

Et il y a pire encore. Il y a que, notre bienveillance épuisée ou notre mauvaise humeur aidant, notre refus, quand il se fait plus rude, moins amène et quasi naturel, ne prend même plus la peine deconsidérer son interlocuteur, car nos tapeurs sont divers. C’est moindre mal, alors, lorsqu’il s’adresse à un lycéen en marques, de portable ou de basket, qui se propose benoîtement – gros malin, va ! – de vous «acheter une cigarette, M’sieur».

Nous savons pourtant trop bien que les fumeurs sont plus souvent pauvres, ou plutôt, que les pauvres sont fumeurs. Mais, chômeurs, SDF, lycéens, «Roms», jeunes branleurs ayant appris dans les écoles qu’il n’y a pas de petite économie ou victimes chroniques ou ponctuelles, d’un gros coup de déprime, nous ne les distinguons plus. Leur seul commun dénominateur est désormais de nous importuner.

Nous n’étions pas comme ça, avant. Sous combien de temps, cet égoïsme que le monde qui va mal nous inculque à l’insu de notre plein gré, voire contre notre nature, va-t-il se banaliser ? A quelle échéance aurons-nous abdiqué tout discernement, toute compassion et toute humanité ? Quelle raisonnable mauvaise raison invoquerons-nous demain, lorsque le pli sera pris, pour nous faire refuser un euro comme on refuse un clope ?

(1) Mercredi, la porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, invoquant bien sûr une question de «santé publique», confirma «une réflexion en cours» relative à une hausse «assez faible» du prix du tabac. On voit la suite. De la nicotine sur une langue de bois, ce pourrait donner ça. Elle fume, Najat Vallaud-Belkacem ?

(2) Notion à laquelle on préférera celle, orwellienne, de «Common decency», encore efficacement travaillée au corps et au cœur par Jean-Claude Michéa dans son tout récent «Complexe d’Orphée», aux éditions Climats.”

 

 

Vache folle (2): à propos de l’appétit médiatique pour les catastrophes

Après la mort par les abats, la mort via le sang ? Il y a quinze ans l’opinion découvrait, via la presse d’information générale, l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) le prion pathologique et l’angoisse collective de sa transmission par voie alimentaire conduisant à  une nouvelle forme de la maladie, incurable, de Creutzfeldt-Jakob (vMCJ). Ce fut une crise européenne majeure. Quinze ans plus tard certains agitent à nouveau le spectre en soulevant la question de l’innocuité d’un médicament anticoagulant : l’héparine. Une priorité médiatique ou de santé publique ? Comment savoir ?

La presse ne se repaît pas par plaisir des trains qui déraillent. Si elle se désintéresse ostensiblement de ceux qui arrivent à l’heure c’est pour une autre raison, plus profonde : elle ne se nourrit que d’insolite, d’étrange, de baroques. Il lui faut  des histoires. Mais ce n’est pas tout :  des histoires joliment racontées.

L‘insolite? C’est par exemple ce que range aujourd’hui sous cette étiquette l’Agence France Presse. Extraits:

« Françoise Tenenbaum, adjointe à la santé au maire (PS) de Dijon, propose de faire appel aux vétérinaires dans les déserts médicaux pour faire face à la pénurie de praticiens en France, une proposition prise avec “humour” par les médecins et jugée “irréaliste” par les vétérinaires.
“J’ai réfléchi à la problématique dans laquelle nous sommes, notamment en Bourgogne où il y a des déserts médicaux, et je me suis rendue compte qu’il y avait des vrais médecins dans les territoires, ce sont les vétérinaires, qui peuvent intervenir en urgence”, a déclaré l’élue à l’
AFP.
“Je pense qu’il y a un champ de travail, mais il faudrait définir une passerelle de formation et cadrer la mission de ces vétérinaires. Surtout, ce ne serait pas à la place du médecin mais en l’attendant”, a ajouté Françoise Tenenbaum, qui a formulé cette proposition dans
Les Echos. (…) “C’est totalement irréaliste et dangereux ! On n’est pas du tout compétents pour faire une médecine humaine”, a jugé Gérard Vignault, président du Conseil régional de l’ordre des vétérinaires de Bourgogne.
“Ce serait un recul des soins apportés aux gens. On reviendrait au XIXe siècle, alors que l’on est dans une politique de médecine de pointe: le médecin généraliste est devenu un aiguilleur vers les spécialistes”, a-t-il analysé.
Jean-Pierre Mouraux, président du Conseil de l’ordre des médecins de Côte-d’Or, préfère prendre la chose “avec humour”. “C’est un pavé dans la marre et ça fait bouger les canards. On en retiendra les bonnes intentions”, a-t-il poursuivi.
Pour Monique Cavalier, directrice de l’Agence régionale de santé de Bourgogne, “aujourd’hui, ce n’est absolument pas pensable”. »

Avec la presse, peu importe la nature – heureuse ou malheureuse – du sujet traité. L’important, l’essentiel, c’est qu’il y ait rupture du quotidien. A cette aune une naissance dans un aéronef vaut les inquiétudes née du comportement a priori menaçant d’un passager. Mais tous les antiques reporters, passés maîtres dans la narration des faits divers, vous confieront (s’ils le veulent bien, plutôt en fin de repas) qu’il est incroyablement plus facile d’écrire (de tenir en haleine) à partir du malheur. Pour eux cela commence localement avec un chien écrasé pour finir, au mieux,  sur un pilier parisien du pont de l’Alma.    

C’est dans ce contexte que s’inscrit une autre forme de rupture, non pas passée mais potentiellement à venir. L’activité journalistique bascule alors du narratif vers le prédictif, domaine hautement plus risqué mais sacrément plus enivrant. On se souvient sans mal  sur ce thème des deux épisodes viraux associés  l’un au A(H5N1), l’autre au A(H1N1). L’ épizootie de la vache folle et son émergence en tant que zoonose furent également à l’origine de nombreuses prédictions médiatiquement transmises. Il y eut ainsi les propos apocalyptiques des premiers prophètes britanniques de malheurs ; vite suivis par les premiers travaux -également britanniques – de modélisation mathématique; des travaux beaucoup trop précoces dont les conclusions laissèrent  redouter des dizaines (voire plus) de milliers de victimes humaines.

Le temps passa et d’autres travaux prédictifs (français) corrigèrent heureusement le tir. On recense aujourd’hui un peu plus de 200 victimes, la plupart en Grande Bretagne. Faut-il espérer que le plus dramatique de cette affaire sasn précédent est désormais derrière nous ? Doit-on au contraire encore redouter de futures  conséquences mortifères associées à la dissémination de cet agent pathogène  transmissible non conventionnel qu’est le prion pathologique responsable de l’ESB et de la vMCJ ? Au-delà des impondérables liés aux inconnues scientifiques peut-on redouter que des fautes politiques ont été (sont actuellement) commises ?     

C’est ce que laisse indirectement penser la revue mensuelle Que Choisir dans un dossier qu’elle vient de consacrer à la sécurité sanitaire de l’héparine, une molécule aux puissantes propriétés anticoagulantes, très largement utilisée à travers le monde à des fins thérapeutiques.    

« Va-t-on vers un nouveau scandale sanitaire ? En 2008 environ quatre-vingt décès et des effets indésirables graves avaient été observés aux Etats-Unis et en Allemagne à la suite de l’administration d’héparine sodique, fabriquée à partir de matière première d’origine chinoise . En France, 34 millions de doses de cet anticoagulant sont administrées chaque année mais quels contrôles réels sur l’héparine importée ? Quelle sécurité sanitaire de l’héparine et du Lovenox, l’héparine leader de Sanofi ? C’est la question posée par l’UFC – Que Choisir qui saisit au 16 novembre le ministre de la Santé, pour demander une évaluation afin de garantir la sécurité des consommateurs français » précise le mensuel de l’association de consommateurs.

Ce mensuel rappelle d’autre part que bien qu’aucun effet grave n’ait été détecté en France, en 2008 l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) avait agi. Elle avait alors notamment demandé par mesure de précaution, le retrait de deux lots d’héparine sodique et avait recommandé aux professionnels de santé de restreindre leur utilisation à la voie d’administration sous-cutanée (pour laquelle aucune augmentation des effets indésirables n’avait été rapportée dans les deux pays touchés). En octobre 2011, l’Afssaps avait également revu ses recommandations de surveillance biologique d’un traitement par l’héparine.

« C’est de Chine que provient aujourd’hui une grande partie de l’héparine. Mais si la législation a été durcie aux Etats-Unis pour l’importation de l’héparine, elle reste plus souple en Europe. La France qui n’accepte que l’héparine de porc, pratique des tests sur l’héparine importée depuis la Chine pour vérifier sa pureté et son origine exclusivement porcine, observe encore l’UFC-Que Choisir.  Le Lovenox, le médicament de Sanofi, représente plus des deux tiers du marché mondial représentant un chiffre d’affaires de près de trois milliards d’euros. Sanofi appliquerait, selon le rapport de l’UFC, des mesures moins strictes de fabrication, pour l’Europe, que pour les Etats-Unis. Si les autorités sanitaires françaises et européennes considèrent ces procédures de contrôles comme suffisantes, ce n’est pas l’avis de certains scientifiques qui pointent l’insuffisance des tests pour garantir l’origine d’espèce de l’héparine consommée en France. »

On en serait là, sur ce fond interrogatif et préventif rationnel pimenté de l’avis de certains scientifiques s’il n’y avait cette chute :  

« Et s’il y avait de l’héparine de bœuf ? Un  mélange d’héparine de bœuf à de l’héparine de porc,  ferait effectivement courir le risque d’une transmission de l’Encéphalopathie Spongiforme Bovine (ESB), aussi appelée maladie de la « vache folle », si l’animal en était atteint. Or les tests actuels, selon l’UFC, pourraient ne pas détecter cette manipulation… » Pourquoi cette extrapolation, cet élargissement du champ des possibles pathogènes ? Sans doute pour mieux attirer l’attention du plus grand nombre. Sans doute aussi pour, corollaire, pousser Xavier Bertrand,  ministre de la Santé (son cabinet et ses services) à prendre des initiatives politiques et des mesures sanitaires.

Des mesures? Faut-il en prendre? Si oui lesquelles ? Si non pourquoi ? Voici un nouvel exercice d’évaluation et de gestion du risque qui est réclamé par voie de presse. Il ne sera pas inintéressant d’observer comment les responsables politiques traiteront (ou pas) de cette question. Et il ne sera pas moins inintéressant de relater de quelle manière les médias d’information générale traiteront (ou pas) de ce traitement.   

 

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