Le gouvernement va augmenter le prix des cigarettes. Il devrait aussi ouvrir des salles d’injections de produits illicites. Le Font national soutient les buralistes. Les fumeurs, comme les héroïnomanes, souffrent. Les soignants soignent. Que fait la presse ?
N.B. Ce billet est suivi de trois questions pratiques qui pourraient être soumises aux élèves de l’EHESP (comme à ceux qui, dans les écoles de journalisme et de l’administration n’excluent pas de se spécialiser dans le secteur de la « santé »). Il est également suivi du texte d’une chronique signée Pierre Marcelle (aujourd’hui publiée dans Libération) qui (après Le Parisien/Aujourd’hui en France d’hier) constitue un éclairant symptôme de la pénétration de la problématique tabagique dans l’espace médiatique (on observera la note 1).
L’heure est grave et les linéaires en deuil. On ne tirera pas le noir rideau, ce deuil sera blanc. En attendant on peut toujours aller sur le site http://www.lemondedutabac.com/ pour prendre le pouls du tabagisme. Et ce pouls nous dit que la pompe centrale bat la chamade. Le gouvernement-dealer a pris la décision d’augmenter le prix de la drogue-tabac. Les fumeurs-drogués sont résignés. Les revendeurs annoncent leurs manifestations dans les lucarnes étranges et sur papier journal. Les contrebandiers sabrent le champagne millésimé.
Sur la Toile et www.lemondedutabac.com cela donne, ce matin :
« C’est ce jeudi 6 septembre que se déroule la première étape de la montée en puissance revendicative des buralistes français par rapport à ce que leur Confédération considère comme deux menaces : « 1/ les paquets génériques entraînant à terme la disparition des linéaires ; 2/ les augmentations de fiscalité déclenchant une nouvelle spirale de hausses des prix ».
« Autant de menaces qui vont conduire à un niveau irréversible de marché parallèle, entre petits trafics et grande contrebande » répète à l’envie le président de la Confédération des buralistes, Pascal Montredon.
Ces menaces sont portées par le projet de directive tabac européenne, soutenue par la ministre de la Santé, Marisol Touraine (voir Lemondedutabac du 31 juillet) qui devrait les inclure dans son plan anti-tabac dont certains médias annoncent la sortie à la fin du mois.
Ce début de montée en puissance revendicative passe par cette journée du 6 septembre : dans un peu plus d’une centaine de villes, des buralistes se réunissent dans la matinée chez un collègue dont les linéaires tabac sont occultés symboliquement par un grand drap blanc. Sont invités pour la circonstance des élus politiques et des journalistes.
Sachant que plusieurs centaines de buralistes ont annoncé, partout en France, qu’ils se montrent solidaires en répliquant la même opération d’occultation de leurs linéaires à un moment de la journée.
D’ores et déjà, la Confédération annonce un prolongement à cette journée alors que la directive tabac européenne va entrer en phase de « consultation inter- services » à Bruxelles (voir Lemondedutabac du 30 juillet) : avec, notamment, une grande campagne de sensibilisation des clients du réseau.
Cette journée s’inscrit dans un mouvement à l’ échelle européenne, les détaillants d’un certain nombre de pays de la Communauté ayant mis en place des actions revendicatives de même nature (voir Lemondedutabac du 5 septembre).
France 2, RTL, BFM TV, Les Echos, Métro etc.
La fièvre du malade a brutalement augmenté hier 5 septembre avec la Une et le scoop du Parisien/Aujourd’hui en France sur le futur plan anti-tabac. (voir Lemondedutabac du 5 septembre). Et cette fièvre n’est pas retombée.
Grand sujet dans le 20h de France 2 (on y a vu le président de la Confédération couvrir symboliquement, d’un drap blanc, le linéaire d’un buraliste parisien). Passage de Pascal Montredon au journal de Marc-Olivier Fogel sur RTL. Grand sujet, en fin de soirée, sur BFM TV [Jean-Luc Renaud, secrétaire général de la Confédération, a débattu [« à lui seul note www.lemondedutabac.com avec le professeur Dautzenberg, Jean-Louis Audureau de Droit des Non-fumeurs ainsi qu’avec un addictologue comparant le tabac à la cocaïne …]. L’émission radiophonique symptomatique « On refait le monde » de RTL a effleuré le sujet et démontré une nouvelle que sur certains sujets de santé publique –et celui-ci tout particulièrement – les opinions des journalistes débatteurs est strictement comparable à celles exprimées dans la totalité des café-tabac de l’Hexagone. La preuve ? Elle est disponible ici même.
« La colère des buralistes fait la Une de supports aussi différents que Les Échos ou Métro. Avec de nombreux passages dans les journaux matinaux des radios et télévisions (ex : Jean-Jacques Bourdin interviewe Pascal Montredon sur RMC), observe le site spécialisé. Bonnes reprises, aussi, dans la presse quotidienne régionale. Décidément, les paquets génériques, tout comme les hausses de fiscalité, font débat. »
Les deux pages du Parisien/Aujourd’hui en France
Il faut ici revenir sur le scoop et les deux pages du Parisien/Aujourd’hui en France d’hier. On peut voir là un modèle de ce que le journalisme peut faire sur un tel phénomène de santé publique (politique, économique, médical). Sur deux pages titrées « Une nouvelle guerre du tabac se profile à l’horizon ». Tout y est, ou presque : la hausse de 40 centimes au 1er octobre, ce que prépare le gouvernement, l’infographie dur « vingt ans de lois antitabac sur les paquets », les comparaisons avec l’étranger où « la chasse aux cigarettes fait aussi rage », les deux points de vue dissonants (Pr Gérard Dubois, membre de l’Académie de médecine, Thierry Lazaro, député UMP, Nord) et les propos édifiants de cinq lecteurs fumeurs. Jusqu’au « chiffre » : « 0,40 euro », prix moyen de la hausse annoncée du paquet de cigarettes. Un chiffre qui, avec celui de 0,06 euro (prix moyen de la baisse du litre d’essence) laisse penser que la France vit aujourd’hui à l’aune des centimes de sa monnaie.
Deux pages exemplaires qui témoignent de l’évolution du débat-tabac dans l’opinion. Deux pages, toutefois, qui ne traitent qu’en une ligne d’un sujet essentiel. C’est quand le Pr Gérard Dubois (par ailleurs président d’honneur d’Alliance contre le tabac) déclare au quotidien : « Nous demandons aussi que l’assurance maladie rembourse les traitements d’aide à l’arrêt du tabagisme ». Tout ou presque est dans le « aussi ». Et cette phrase entre en résonance avec cette autre déclaration rapportée par l’Agence France Presse :
Questions tronquées, réponses détestables
« Le Front national a apporté mercredi son soutien aux buralistes qui organisent jeudi des actions de protestation contre le projet de paquets de cigarettes uniformes, sans logo ni couleur, et l’obligation de cacher les produits dans les bureaux de tabac. “S’il est important d’avoir une politique de prévention des risques inhérents à la consommation de tabac, et de mettre en place des dispositifs d’aide contre la dépendance, il est maintenant avéré que les mesures prises jusqu’à présent, qu’il s’agisse des ‘’images chocs’’ ou de la hausse des prix, n’ont eu que de très faibles répercussions sur les habitudes des fumeurs”, écrit le secrétaire général du FN, Steeve Briois, dans un communiqué. ‘’Pendant ce temps, les buralistes français sont en train de couler, littéralement plombés par la concurrence de leurs confrères des pays limitrophes chez lesquels se fournissent de toute façon nos compatriotes’’, poursuit-il. “Plutôt que de sacrifier les buralistes pour un résultat insignifiant alors qu’ils sont déjà écrasés fiscalement, il serait plus judicieux de s’attaquer à la consommation des drogues dures dont la prolifération est exponentielle et autrement plus dangereuse, au moment où l’Etat s’apprête à instituer les salles de shoot”, conclut le secrétaire général du FN. »
Sacrifier (les buralistes) ou instituer (des salles de shoot) ? Contrairement à une dangereuse formule devenue malheureusement célèbre le parti extrémiste ne soulève pas de « bonnes questions » en apportant de « mauvaises réponses ». Il met en lumière les contradictions majeures d’un Etat confronté aux addictions de ses citoyens. Autorisations fiscalisées (et donc encadrées) d’un côté. Prohibition de l’autre. Cette schizophrénie atteint un degré supplémentaire dans l’opinion quand le pouvoir en place enrichit l’arsenal antitabac (sans aider ceux qui souffrent de cette dépendance) et entend aider ceux qui souffrent de dépendances à des substances que le même pouvoir interdit de consommer.
Questions qui pourraient être soumises (notamment) aux élèves de l’EHESP :
1 « Autant de menaces qui vont conduire à un niveau irréversible de marché parallèle, entre petits trafics et grande contrebande » répète à l’envie le président de la Confédération des buralistes, Pascal Montredon.
La faute d’orthographe commise par le rédacteur du site www.lemondedutabac.com est-elle selon vous l’expression d’un lapsus? Vous rappellerez la définition communément admise du « lapsus » et justifierez au mieux votre position.
2 Que pourrait-être le « niveau irréversible » dont parle ici le président de la Confédération des buralistes ? Des critères existent-ils qui permettent de le définir ? Sinon comment les élaborer ?
3 Le président de la Confédération des buralistes a accepté de se rendre à l’invitation que vous lui a adressée l’EHESP. Qui pourrait être également invité (responsables politiques, économiques, juridiques, médicaux, médiatiques etc.) dans le cadre d’un débat contradictoire sur le thème du tabac ? Commencez d’autre part à songer à l’organisation d’un débat plus général centré sur la fiscalisation des dépendances ?
Chronique de Pierre Marcelle (Libération du 7 septembre)
“Le prix du tabac contre la morale civique
C’était l’autre semaine à la cafèt. Après la pichenette d’augmentation du Smic, le pays, pour bien se convaincre qu’il avait élu un gouvernement de gauche, supputait avec une ardeur sans pareil le nombre de centimes d’euro (un, deux, trois ?) que celui-ci parviendrait à faire cracher aux compagnies pétrolières, afin que soit honorée certaine promesse électorale de blocage, sinon de réduction, du prix des carburants. Cependant qu’en en grillant une, nous – je veux dire le citoyen Jean-Pierre, camarade dans la vie de bureau, et moi-même – évoquions notre appétence pour le tabac et l’augmentation imminente de ses tarifs – 5% ou 6%, soit tout de même une grosse trentaine de centimes par paquet de clopes (1).
Nous ne l’évaluions pas sur un mode mesquinement comptable – nous savons la cherté de nos vices. Nous ne glosions pas non plus à propos de ce fumeux projet de faire pièce à la promotion des marques en les emballant toutes dans un carton le plus neutre et le plus terne possible ; ni de cette vacuité du «Fumer tue», car nous avions depuis longtemps là-dessus épuisé tous nos stocks de blagues. Anticipant certain débat de cornecul sur l’enseignement de la morale (2), nous considérions plus gravement la façon dont «la crise» (terme générique), que d’aucuns font mine de découvrir «d’une gravité exceptionnelle», modifia en profondeur nos comportements les plus banals, les plus quotidiens, et jusque dans les pratiques de notre conviviale tabagie. Jean-Pierre et moi avons ce jour-là mesuré de conserve qu’elles avaient bien changé, et nous avaient bien changés.
C’est tout con, ça part de rien mais ce n’est pas rien. D’où vient donc que, posés à une terrasse de bistrot pour y siroter paisiblement un café, un picon-bière ou un jura de dix ans d’âge, nous ne laissons plus traîner comme jadis, en compagnie d’un livre, d’un journal ou d’une paire de gants, le paquet de tiges qui va bien avec (la lecture et le breuvage) ? D’où vient que, plus vicieusement, presque mécaniquement, désormais, sitôt après en avoir extrait une, nous nous empressons de le remballer fissa au fond d’une fouille ou d’une besace ?
Ce n’est certes pas que nous nous sentions coupables d’étaler une addiction à la vue des passants. C’est que nous prétendons ainsi, et en toute conscience, dissuader la masse considérable de tapeurs potentiels que nous reconnaissons bien, et qui, inévitablement… Jean-Pierre, qui est un marcheur et un bon gars, estime aujourd’hui se délester, dans son quartier de Château-Rouge, de cinq ou six clopes par jour – ce qui, convenons-en, commence à faire un budget. Mais il y a plus grave. Il y a que, par lassitude ou par lâcheté, nous nous sommes déjà surpris, plutôt qu’à refuser l’aumône, à bafouiller le mensonge le plus répandu, le plus convenu, et, en la matière, le plus misérable : «C’était la dernière…» (sans encore oser y ajouter l’hypocrite «désolé» censé le faire avaler), qui ne trompe évidemment personne.
Et il y a pire encore. Il y a que, notre bienveillance épuisée ou notre mauvaise humeur aidant, notre refus, quand il se fait plus rude, moins amène et quasi naturel, ne prend même plus la peine deconsidérer son interlocuteur, car nos tapeurs sont divers. C’est moindre mal, alors, lorsqu’il s’adresse à un lycéen en marques, de portable ou de basket, qui se propose benoîtement – gros malin, va ! – de vous «acheter une cigarette, M’sieur».
Nous savons pourtant trop bien que les fumeurs sont plus souvent pauvres, ou plutôt, que les pauvres sont fumeurs. Mais, chômeurs, SDF, lycéens, «Roms», jeunes branleurs ayant appris dans les écoles qu’il n’y a pas de petite économie ou victimes chroniques ou ponctuelles, d’un gros coup de déprime, nous ne les distinguons plus. Leur seul commun dénominateur est désormais de nous importuner.
Nous n’étions pas comme ça, avant. Sous combien de temps, cet égoïsme que le monde qui va mal nous inculque à l’insu de notre plein gré, voire contre notre nature, va-t-il se banaliser ? A quelle échéance aurons-nous abdiqué tout discernement, toute compassion et toute humanité ? Quelle raisonnable mauvaise raison invoquerons-nous demain, lorsque le pli sera pris, pour nous faire refuser un euro comme on refuse un clope ?
(1) Mercredi, la porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, invoquant bien sûr une question de «santé publique», confirma «une réflexion en cours» relative à une hausse «assez faible» du prix du tabac. On voit la suite. De la nicotine sur une langue de bois, ce pourrait donner ça. Elle fume, Najat Vallaud-Belkacem ?
(2) Notion à laquelle on préférera celle, orwellienne, de «Common decency», encore efficacement travaillée au corps et au cœur par Jean-Claude Michéa dans son tout récent «Complexe d’Orphée», aux éditions Climats.”
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